Monsieur le Ministre,

Dans près d’un mois, vous devrez présenter des solutions innovantes pour faire face au déficit historique provoqué par la pandémie. Il y a 100 ans, alors que l’Occident traversait une crise économique sans précédent, le célèbre économiste Arthur Pigou proposa une approche novatrice qui allait inspirer de nombreux gouvernements à travers le monde.

Mieux connue aujourd’hui sous le principe du pollueur-payeur, cette approche propose d’instaurer une taxation correctrice sur la consommation de produits générant un coût social important. Au Québec, ce principe prend la forme de taxes spécifiques qui sont appliquées sur l’alcool, le tabac, l’essence et le cannabis.

Tabac, produits de vapotage et boissons sucrées sont des produits qui coûtent cher à l’État. Lorsque l’on calcule l’ensemble des externalités négatives associées à leur consommation (coût des soins de santé, coût des médicaments, pertes de production associées à l’absentéisme ou à l’invalidité), la facture pour l’ensemble des contribuables grimpe rapidement. À elle seule, l’obésité représente un fardeau économique de près de 3 milliards de dollars par année selon l’Institut national de santé publique. De son côté, loin d’être un bien de consommation comme les autres, le tabac tue 13 000 Québécois chaque année et engendre 4 milliards de dollars au trésor québécois.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, la taxe sur le tabac constitue la mesure la plus efficace pour réduire le tabagisme. Plus cher est le tabac, plus la consommation tend à diminuer, et plus on allège les coûts de soin de santé qui y sont associés. À titre d’exemple, chaque fois que la consommation de tabac diminue de 1 %, l’État québécois économise 114 millions de dollars. Selon la Société canadienne du cancer, une hausse de la taxe sur les cigarettes pour arriver au niveau de celle de l’Ontario, deuxième parmi les plus basses au pays, permettrait de recueillir près de 1,9 milliard de dollars sur cinq ans.

Il en va de même pour les boissons sucrées : plusieurs pays et villes américaines ont démontré l’efficacité de la taxation sur la consommation en plus de sa capacité à générer d’importants revenus. Alors que la principale source de sucre dans l’alimentation des Québécois provient des boissons sucrées, la Coalition québécoise sur la problématique du poids recommande d’ajouter une taxe de 20 ¢ le litre sur celles-ci.

Stratégie gagnante

Taxer les produits nuisibles à la santé est une stratégie doublement gagnante pour le gouvernement et la population. Plusieurs gouvernements à travers le monde l’ont déjà adoptée avec succès. Selon un sondage de l’Association pour la santé publique du Québec, réalisé par la firme Léger cet automne, 76 % de la population est en accord avec l’instauration d’une taxe, ou la hausse de taxe, sur les produits nuisibles à la santé tels que le tabac, le vapotage et les boissons sucrées si les sommes sont réinvesties en prévention. Chaque dollar investi en prévention permet des économies substantielles. Selon, l’Organisation de coopération et de développement économiques, les sommes investies en prévention de l’obésité auraient un rendement économique de 600 %.

Monsieur le Ministre, le prochain budget a besoin de proposer des stratégies efficaces et payantes : la taxation des produits nuisibles à la santé peut faire partie de la solution.

Cette lettre est signée par :

Kevin Bilodeau, directeur, relations gouvernementales – Québec, Fondation des maladies du cœur et de l’AVC
François Delorme, économiste et chargé de cours, département d’économique, Université de Sherbrooke
Guy Desrosiers, chef de la direction, Capsana
Antoine Genest-Grégoire, économiste et doctorant, Université Carleton
Jean-Michel Goulet, économiste
Diego Mena, vice-président, initiatives stratégiques, mission et engagement, Société canadienne du cancer
Hugo Morin, économiste et chargé d’enseignement, École nationale d’administration publique
Annie Papageorgiou, directrice générale, Conseil québécois sur le tabac et la santé
Martin St-Denis, économiste, MCE Conseils
Corinne Voyer, directrice, Coalition québécoise sur la problématique du poids 

 

**La lettre a été publiée dans le journal Le Devoir, le 16 février 2021.**